Exposition : Merveilleux Moyen Âge au MHL Gadagne
On y est allés le jour de l’inauguration. Ce n’était pas le genre de visite silencieuse où l’on chuchote en se tenant à distance des vitrines. Il y avait beaucoup de monde. Des gens partout, dans la cour, dans les salles, dans les escaliers. Des conversations qui se croisent, des groupes qui s’arrêtent puis repartent, des médiateurs sollicités en permanence. Et malgré cette affluence, la visite restait agréable. On circulait bien. On prenait le temps. Personne ne semblait pressé d’en finir.
À l’entrée de l’exposition, il y a cette petite pierre au griffon, celle qu’on connaît déjà grâce à l’affiche. En vrai, elle est modeste. On ne s’arrête pas forcément longtemps devant. Mais elle fonctionne comme un repère. On la remarque, on la mémorise, et on avance. Elle n’est pas là pour impressionner, plutôt pour signaler qu’on entre dans un univers où les images comptent autant que les textes. Très vite, ce qui marque, c’est l’ambiance générale. L’exposition est facile d’accès. Les textes se lisent bien. Les objets sont présentés sans surcharge. On comprend rapidement où l’on est et ce que l’on regarde. Et surtout, il y a cette présence constante des médiateurs et médiatrices. Ils ne sont pas cantonnés à un point précis. Ils circulent. Ils parlent avec les visiteurs. Ils racontent, répondent, précisent. Ça change beaucoup de choses.
À un moment, une médiatrice s’arrête devant une dalle funéraire romaine. Ce n’est pas une pièce spectaculaire. Elle n’a pas été réemployée. Elle n’a pas connu plusieurs vies. Elle est simplement là. Elle a été découverte par un Lyonnais, chez lui, dans sa cave. Et surtout, elle n’avait jamais été exposée auparavant. La médiatrice raconte cette découverte simplement, presque comme une histoire locale. Et c’est précisément ce qui rend le moment intéressant. On ne regarde pas un objet célèbre, mais un objet qui vient d’entrer dans le regard public. Quelque chose qui était resté invisible pendant des siècles et qui, pour la première fois, est montré. Et on se sent privilégié.
Le fil conducteur de l’exposition apparaît très clairement au fil du parcours : tout est centré sur l’Île Barbe et sur l’abbaye qui s’y est développée. L’île n’est pas un décor. L’abbaye n’est pas un prétexte, c’est le cœur du récit. L’exposition raconte son histoire, son importance et son rôle sur la longue durée. On comprend rapidement que l’Île Barbe a été un lieu majeur, structurant, bien au-delà de ce que son apparente discrétion actuelle pourrait laisser penser.
La première partie consacrée à la mort à Lyon surprend un peu au départ, mais elle trouve vite sa place. Parce que l’abbaye de l’Île Barbe est aussi un lieu funéraire, un lieu de mémoire, un espace où les pratiques liées à la mort organisent le territoire. Les découvertes archéologiques récentes viennent nourrir ce propos de manière très concrète. On parle de sites précis, de fouilles, de sépultures, de pratiques attestées. Rien n’est théorique. Tout repose sur des éléments matériels. Les objets présentés dans cette partie ne cherchent pas à attirer l’œil par leur rareté ou leur richesse. Ils sont là pour documenter et pour montrer. Pour expliquer comment les vivants et les morts cohabitent dans l’espace de l’abbaye et autour d’elle. Cette entrée en matière pose un cadre solide pour la suite.
Quand on avance dans le parcours, l’Île Barbe mérovingienne prend toute sa place. Et là, pour qui s’intéresse à cette période, c’est un vrai plaisir. L’abbaye apparaît comme un centre important, intégré dans des réseaux politiques et religieux étendus. Elle n’est pas isolée. Elle échange, elle produit, elle diffuse.
Les manuscrits exposés sont remarquables. Ils sont beaux, bien sûr, mais surtout bien expliqués. On voit ce que cela implique en termes de production intellectuelle et religieuse. Les cartes jouent un rôle clé à ce moment-là. Elles permettent de visualiser rapidement les dynamiques politiques, les zones d’influence, les axes de circulation. On comprend mieux pourquoi l’abbaye de l’Île Barbe occupe une place si importante dans le paysage médiéval.
Un moment particulier marque la visite : celui consacré à la sculpture. Devant un ensemble sculpté, une médiatrice prend le temps d’expliquer les évolutions de style à travers les époques. Elle montre comment les formes changent, comment les figures se transforment, comment les codes évoluent. Puis elle s’arrête sur le pilier d’Abaraham.
Elle explique qu’il se lit pas d’un seul point de vue. Qu’il faut en faire le tour. Que chaque face peut proposer une lecture différente. Elle montre comment ces faces dialoguent entre elles, comment le sens se construit en mouvement. En quelques minutes, la sculpture médiévale devient plus lisible, plus concrète. On ne regarde plus seulement un objet ancien, on commence à comprendre comment il fonctionne.
La grande maquette de l’Île Barbe arrive ensuite dans le parcours. Elle attire immédiatement l’attention. Elle permet de visualiser l’abbaye à l’époque de son âge d’or. Les bâtiments, les circulations, le rapport au fleuve. Beaucoup de visiteurs s’arrêtent longuement devant. On observe, on échange, on commente à voix basse. La maquette rend le lieu tangible. Elle donne une échelle. Elle aide à se représenter la vie sur l’île. Les objets exceptionnels sont intégrés naturellement dans le parcours. L’un des trois olifants associés à la légende de Roland est présenté avec beaucoup de prudence. Le discours est clair : on distingue ce qui relève des faits, de l’hypothèse, du récit. L’objet est intéressant précisément parce qu’il se situe à cette frontière entre histoire et imaginaire.
Un textile aux griffons attire aussi l’attention. Il est particulièrement beau. Et le motif fait écho à la petite pierre aperçue au début de la visite. Ce genre de rappel fonctionne sans avoir besoin d’être souligné. Il y a aussi cet objet venu d’Égypte, dont l’arrivée sur l’Île Barbe reste obscure. Sa fonction n’est pas clairement établie. L’exposition n’essaie pas de trancher. Elle présente l’objet tel qu’il est, avec ce que l’on sait et ce que l’on ignore. Ce choix laisse de la place au doute, et c’est assez appréciable.
La fin du parcours s’ouvre sur les représentations plus contemporaines du Moyen Âge. Les œuvres culturelles, les réappropriations modernes, les références actuelles trouvent leur place. Kaamelott est évidemment présent, et à Lyon, la référence parle tout de suite. Cela rappelle que le Moyen Âge continue d’exister dans l’imaginaire collectif, sous des formes très variées.
Le jour de l’inauguration, l’exposition ne se limitait pas aux salles. Dans la cour et les jardins, des ateliers et des démonstrations étaient proposés. La compagnie d’Excalibur et Les Portes de l’Histoire animaient ces moments. Combats, forge, ateliers d’écriture, présentations d’armement. Tout était accessible, ouvert, sérieux sans être pesant. Les échanges se faisaient naturellement. On pouvait rester longtemps ou passer rapidement.
En sortant, le sentiment dominant était celui d’avoir passé un bon moment. Pas d’avoir suivi un parcours académique, mais d’avoir traversé une histoire précise, ancrée dans un lieu — l’abbaye de l’Île Barbe — et racontée avec clarté. Une exposition dense, mais accueillante, portée par une médiation très présente, et qui donne envie d’y retourner ou d’en parler simplement, sans avoir besoin d’en rajouter.
